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Entretien avec Édith Canat de Chizy et Blanca Li, par Hugues Le Tanneur

Avec L’Ombre, inspiré d’un conte de Hans Christian Andersen, Édith Canat de Chizy et Blanca Li unissent leurs talents pour créer un spectacle abstrait et immersif, associant musique électronique, danse, vidéo et réalité mixte.

 

Edith Canat De Chizy Blanca  LiLa compositrice Édith Canat de Chizy (© Christophe Daguet) et la chorégraphe Blanca Li (© Lalo Cortes)

 

Hugues Le Tanneur : Le conte d’Andersen, L’Ombre, qui inspire votre création commune, raconte l’histoire d’un savant dont l’ombre prend du jour au lendemain son indépendance en usurpant l’identité du savant à qui il ne reste bientôt plus d’autre choix que devenir l’ombre de son ombre. Ce récit ironique et cruel semble ouvert à une infinité d’interprétations. Que vous a inspiré sa lecture au point d’en faire non seulement une composition musicale, mais un spectacle à part entière ?

Édith Canat de Chizy : Quand j’ai découvert le conte d’Andersen, j’ai tout de suite pensé à un spectacle chorégraphique. Au départ, j’imaginais plutôt deux danseurs, compte tenu de ce rapport entre le personnage et son ombre. J’ai alors pensé à Blanca Li, car nous avions déjà travaillé ensemble. Quand nous avons échangé sur ce projet, Blanca a très vite évoqué la réalité mixte, ce qui élargissait grandement le champ des possibles. Si l’ombre est considérée comme le virtuel et le savant comme le réel, alors en faisant intervenir la réalité mixte et la vidéo, tout un jeu se met en place entre les deux, donnant lieu à de nombreuses possibilités d’interprétation.

 

Blanca Li : En découvrant ce texte, j’ai imaginé assez vite un parallélisme avec ce qui se passe aujourd’hui autour de l’intelligence artificielle. Nous avons mis au point quelque chose qui augmente nos capacités et donc notre pouvoir sur  la réalité, mais d’un autre côté, cette chose qui nous rend plus puissant risque dans un avenir plus ou moins proche de nous dominer complètement. C’est incroyable de voir à quel point ce conte peut s’appliquer à une question très contemporaine. Lorsque l’on fait certaines opérations sur Internet, on nous demande de prouver que nous ne sommes pas un robot. Mais je pense que bientôt, l’intelligence artificielle sera suffisamment sophistiquée pour contourner ces tests. Alors, ce sera à nous de prouver que nous sommes humains. C’est parce que cette histoire a une telle résonnance qu’elle peut être racontée en utilisant les nouvelles technologies, telles que l’électronique ou la réalité mixte, et ce à tous les niveaux, aussi bien pour la création de la musique que pour d’autres aspects du spectacle. Il est également passionnant de pouvoir travailler à l’Ircam et d’avoir accès à toutes ses ressources pour concevoir de nouvelles façons  de créer.

Hugues Le Tanneur : Édith Canat de Chizy, en abordant cette œuvre, vous avez choisi d’écrire pour la percussion et l’électronique. Pourquoi ce choix ? Comment les deux s’agencent-ils dans votre composition et quel est l’apport de l’électronique ?

Édith Canat de Chizy : C’est le troisième projet que je présente avec l’Ircam. J’avais d’abord travaillé avec des cordes, puis avec des voix. En lisant le conte L’Ombre, la percussion m’a paru essentielle au spectacle, augmentée et prolongée par l’électronique, le rythme étant inhérent à la danse.
Le percussionniste Florent JodeletJe travaille avec le percussionniste Florent Jodelet depuis un certain nombre d’années, et je savais qu’il serait l’interprète idéal. Ce rapport entre le virtuel et le réel qui existe dans le conte se retrouve dans le son, mais également dans l’image, où figurera d’ailleurs Florent lui-même, au travers notamment des technologies de capture de mouvement. En ce qui concerne la relation entre percussion et électronique, la percussion est en réalité assez peu transformée. En revanche, comme il n’y a qu’un seul instrumentiste, nous avons dû superposer plusieurs pistes, du fait des différentes percussions utilisées. Ce sont ces pistes qui constituent l’électronique, à laquelle s’ajoute un travail très approfondi de spatialisation qui participe beaucoup à l’immersion recherchée dans ce spectacle.
Le percussionniste Florent Jodelet © DR

Hugues Le Tanneur : Blanca Li, aviez-vous dès le départ envisagé de travailler pour cette création en utilisant la réalité virtuelle ou est-ce que ce choix est né de votre lecture du conte ?

Blanca Li : J’ai tout de suite su que je ne voulais pas faire un spectacle ordinaire. J’imaginais une installation, quelque chose où le public ne serait pas simplement assis face à un ensemble de danseurs, danseuses, musiciens et musiciennes. Mais c’est plus tard que l’idée du virtuel m’est venue. Confronter le public à une œuvre mettant en jeu la réalité mixte ; voilà une idée intéressante. Ces derniers temps, j’ai eu l’occasion de vivre quelques expériences en réalité mixte, une technologie qui, il y a quelques années encore, n’existait pas. En ce sens, ce spectacle a une dimension pionnière : tout est à inventer, sans savoir à l’avance ce que cela va donner. Nous sommes dans un véritable processus de recherche : on teste, on tâtonne pour comprendre jusqu’où on peut aller, ce qui est réalisable ou non.

Hugues Le Tanneur : Cela veut dire que vous travaillez par étapes, chacune de votre côté en vous retrouvant de temps à autre pour faire le point ? Vous n’avez l’une et l’autre au départ ni musique ni images ?

Édith Canat de Chizy : Nous avons écrit un premier scénario ensemble, – en tenant compte du fait que le spectacle dure une heure – puis fait un découpage scène par scène. Blanca a ensuite écrit un deuxième scénario avec des suggestions pour chaque scène, et nous avons réalisé un premier conducteur avec un time code. Le spectacle se découpe donc en neuf parties de 7 minutes. De mon côté, j’ai écrit la musique en travaillant au métronome pour chaque scène. Tout cela est très délicat, car travailler avec de l’électronique et de la vidéo implique que tout doit être écrit à la seconde près… Nous avons dû élaborer avec le réalisateur en informatique musicale Serge Lemouton une maquette sur laquelle j’ai fait un plan très précis de l’électronique. Comme nous avions au préalable fait des enregistrements avec la percussion, nous avions déjà noté toutes les transformations possibles, comme les delays par exemple. La difficulté avec l’écriture de la percussion, c’est le choix des instruments et leur nombre, car il faut tenir compte de l’espace prévu tout en préservant une variété de timbres essentielle à la musique. Ce n’est pas chose facile ! C’est là qu’intervient l’électronique, qui permet de varier les sonorités et d’écrire dans la durée. Concernant l’emplacement du matériel de percussion, nous sommes d’ailleurs en train de tester un « xylosynthé », sur lequel on pourra enregistrer un bon nombre d’instruments, ce qui nous permettra d'occuper un espace beaucoup plus restreint.

 

Blanca Li : Chaque scène est définie par une esthétique. Toutes les séquences du spectacle sont décrites par un petit scénario avec des images, sur lequel tout le monde se base pour travailler. Évidemment, tout cela évolue et se construit aussi en relation avec nos avancées dans l’exploration de la technologie, en fonction de ce qui est, ou n’est pas, techniquement réalisable. Le spectacle met en scène des danseurs et danseuses, qui sont présentes en chair et en os, ainsi que le percussionniste. Mais une danse s’opère entre les performeurs et les performeuses et le virtuel : parfois, le danseur ou la danseuse sur scène sera suivie par une ombre qui est réellement son ombre, tandis qu’à d’autres moments, son ombre sera une projection filmée au préalable. À d’autres moments encore, son ombre sera en réalité virtuelle. Il y a donc trois niveaux d’ombres, ce qui est très complexe à réaliser. Une bascule s’opère aussi dans l’interprétation du personnage ; les danseurs et les danseuses sont parfois elles-mêmes virtuelles, l’ombre étant alors interprétée par un danseur ou une danseuse réelle. La dramaturgie évolue donc en relation avec le travail technologique. Mon but, ce n’est pas de raconter l’histoire originale du conte dans ce spectacle, mais plutôt d’imaginer des univers s’inspirant du récit d’Andersen.

Hugues Le Tanneur : À quel moment la musique et la danse, et il faut ajouter ici tout l’aspect scénographique et visuel, finissent-ils par s’associer ? On peut évoquer l’exemple de Roaratorio de John Cage et Merce Cunningham, où chacun a travaillé de son côté et ce n’est qu’au dernier moment que chorégraphie et musique ont été réunies sans la moindre concertation préalable…

Édith Canat de Chizy : Entre les compositeurs et les chorégraphes, c’est toujours le même problème : il y a un risque de rupture parce que leur imaginaire est radicalement différent, et que le temps de l’écriture et le temps de l’élaboration de la chorégraphie ne sont pas les mêmes. Pour Corazón Loco, le premier spectacle que nous avons créé ensemble avec Blanca, nous étions parties de toute une série d’improvisations. C’était un processus très différent : nous travaillions sur les improvisations avec les chanteurs et les chanteuses, les danseurs et les danseuses, en se mettant d’accord sur des thèmes tirés du scénario que Blanca avait écrit. On a imaginé des modes de jeu, moi pour le chant et Blanca pour la danse. On a fait plusieurs séances qu’on a filmées, puis j’ai écrit la musique. On partait donc d’un travail commun. Dans le cas de L’Ombre, nous avons travaillé chacune de notre côté dans un premier temps.

 

Blanca Li : Dans le cas présent, on ne peut pas travailler à partir d’improvisations ; on fonctionne donc beaucoup par allers-retours. Ce choix s’explique d’une part parce que le processus est déjà trop avancé, mais surtout à cause des recherches qui ont été faites en amont sur la technologie. En effet, tant que l’outil technologique nécessaire au spectacle n’était pas au point, je ne pouvais pas me lancer dans la chorégraphie. C’est une question de méthode.

Hugues Le Tanneur : Le conte d’Andersen correspond à un univers fantastique ou symbolique. Comment prend-il forme musicalement et physiquement, sachant qu’il n’y pas de texte dans le spectacle ?

Blanca Li : On est tout à fait dans univers fantastique très abstrait mais aussi symbolique, car on y parle vraiment d’émotions.

 

Édith Canat de Chizy : Au départ, on avait envisagé d’intégrer des phrases en voix-off, mais cela restait très « académique ». Dans ce spectacle, le public est immergé dans l’œuvre grâce à l’utilisation d’un casque de réalité mixte, mais aussi grâce à la spatialisation sonore, qui joue un rôle essentiel dans l’immersion du public. J’aime beaucoup cette idée de spectacle immersif où il n’y a pas de séparation entre le public et les intervenant.e.s. D’une certaine façon, c’est comme si l’on parlait à l’oreille des spectateurs et des spectatrices…

 

Blanca Li : C’est pour cela que l’on a enregistré un matériau sonore – des petits bruitages, des voix, des sons – que le public entendra grâce au casque qui est équipé d’écouteurs, dont je précise qu’ils ne couvrent pas les oreilles. C’est un spectacle où l’on est debout, où l’on déambule. Il se déroule tout autour de nous.

Hugues Le Tanneur : C’est un spectacle très visuel, presque sensoriel…

Édith Canat de Chizy : Il y a un autre aspect qu’il faut souligner, c’est l’importance du geste du percussionniste. C’est pour cette raison qu’on a filmé Florent et qu’on l’a intégré aux images virtuelles. Là aussi, le virtuel se mêle au réel : le percussionniste sera présent à la fois dans l’image générée et sur scène. C’est une façon de donner toute sa part au geste de l’instrumentiste, qui va de pair avec les mouvements des danseurs et des danseuses. Par exemple, Florent a ces tubes sonores, très beaux, très puissants, et qu’il a réalisés lui-même. Le geste de frapper sur ces tubes, lorsqu’il est prolongé dans le champ du virtuel, prend alors une tout autre dimension.

 

Blanca Li : D’une certaine façon, dans ce spectacle, on peut en fait réellement voir la musique.

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